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Blogue |15 février 2018

Que se passe-t-il avec l’emploi manufacturier au Québec?

Certaines personnes ont sursauté lorsque nous avons annoncé une hausse de l’emploi, tout de même modeste, dans le secteur manufacturier en 2017 au Québec. En effet, depuis le début du siècle, les nouvelles ont été plus souvent négatives que positives dans le secteur. Le Québec ne fait pas bande à part, la tendance est similaire au Canada. Cette baisse des emplois manufacturier cache une réalité méconnue, la résilience de ce secteur a permis une consolidation de l’emploi et d’importants gains de productivité. Mais d’importants défis sont à relever.

Tant au Québec qu’au Canada, on dénote une baisse de 10 % des emplois manufacturiers par rapport à 1997 et d’environ 25 % par rapport aux sommets atteints à l’aube des années 2000. Depuis 2009, le nombre d’emplois s’est stabilisé sans pour autant revenir à ce qu’il était dans les années 1990.

Les causes de la réduction des emplois dans le secteur manufacturier au Québec sont diverses.

Certains pointent du doigt le « mal hollandais » (Dutch disease), qui suggère une relation entre l’appréciation brusque d’une devise suite à l’expansion du secteur des matières premières et le déclin du secteur manufacturier. Le Canada a effectivement vécu cette situation (appréciation du huard attribuable aux exportations de matières premières et déclin du manufacturier en Ontario et au Québec). Mais baser uniquement la cause du déclin sur cette hypothèse consiste à ignorer une réalité commune à bon nombre de pays développés qui vivent le même déclin sans qu’il y ait de lien avec la vigueur de leur secteur des matières premières. Prenons le cas de l’Allemagne. Championne européenne de la fabrication et des exportations, l’Allemagne, selon les observateurs, a fortement bénéficié de la devise commune (l’euro). Or, la proportion des emplois du secteur manufacturier au cours des mêmes années (1997 à aujourd’hui) est passée de 24 % à 19 %.

Des emplois à plus faible valeur ajoutée ont été délocalisés dans des pays où les salaires sont moins élevés (dans le cas de l’Allemagne, en Europe de l’Est). Néanmoins, ce désavantage relatif est en train de se résorber. En Chine, les salaires ont presque triplé entre 2007 et 2015. Dans les circonstances, on peut se demander si les pays de l’OCDE vont pouvoir récupérer leurs emplois dans ce secteur, mais l’arrivée d’un nouvel acteur sur la scène, l’automatisation, nous donne de bonnes raisons d’en douter.

Si l’Allemagne compte de moins en moins d’emplois dans le secteur manufacturier, les exportations du pays ont pratiquement triplé ces 20 dernières années, passant de 35 à 100 milliards d’euros. Cela s’explique principalement par une forte augmentation de la productivité. L’Allemagne comptait en 2009 163 robots industriels par tranche de 10 000 employés dans le secteur de la fabrication, un des taux les plus élevés au monde, aux côtés du Japon, de Singapour et de la Corée du Sud. (Les données n’existent pas pour le Canada, mais nous soupçonnons un ratio plus bas – à titre indicatif, les États-Unis en comptaient alors 86 par 10 000 employés.)

Heureusement, les statistiques sont encourageantes pour le secteur de la fabrication québécois. La rémunération par heure travaillée et la productivité du travail y demeurent plus élevées (+31 % et +26 % en 2016) que dans le reste du secteur des entreprises. De plus, la hausse importante dans les derniers trimestres du nombre de postes vacants (de 9 000 à 13 500 en un an) laisse supposer que l’industrie de la fabrication ne roule pas à son plein potentiel et que la difficulté résidera pour elle dans le recrutement d’employés qualifiés. En raison du déséquilibre entre l’offre et la demande de travail qui favorise les travailleurs, ceux-ci ont l’embarras du choix. La stabilisation des emplois dans le secteur est une bonne nouvelle qui cache cependant une pénurie.

L’augmentation du niveau d’éducation des employés de l’industrie dans la dernière décennie indique que l’avenir du secteur reposera de plus en plus sur le talent des employés que sur le coût unitaire relatif de la main-d’œuvre.

Le défi du secteur manufacturier résidera principalement dans sa capacité à attirer la main-d’œuvre qualifiée et créative et à accélérer son virage vers l’automatisation et la robotisation.

 


  Sonny Scarfone
Économiste

  Simon Savard
Économiste